Parler de « prêt-à-penser » épistémologique, ce n'est pas établir un diagnostic objectif et universel, c'est porter un jugement, et un jugement dépréciatif. Ce n'est pas simplement dire qu'il y a de l'impensé dans nos manières de réfléchir sur les sciences de gestion (il y en a toujours, et c'est normal), c'est y repérer pour la dénoncer ce que l'on juge être une réflexion stéréotypée venant illégitimement se substituer à une pensée véritable, et y faisant donc obstacle. Il s'agit de ne pas perdre de vue cette normativité, ni la subjectivité qui l'accompagne, ni la part de relativité qui en découle : notre manière de penser est souvent le prêt-à-penser de quelqu'un d'autre. Et dénoncer l'abandon illégitime de la réflexivité impose d'être soi-même réflexif.
Parler de « prêt-à-penser », ce n'est pas seulement faire la liste des stéréotypes ou des lieux communs qui peuvent en constituer le matériau. Il s'agit de ne pas confondre l'étoffe et l'habit. Le « prêt-à-penser » doit présenter une complexité suffisante pour offrir l'illusion d'une élaboration conceptuelle. Il peut reposer sur un concept unique (le risque, la construction, ...), mais ne s'y réduit pas. On trouve aussi parmi les prêt-à-penser de nombreuses théories dégradées mobilisées de manière automatique : des pseudo-théories acteur-réseau, des pseudo-positivismes, des pseudo-falsificationnismes, des pseudo-paradigmes ... Et derrière, les fantômes des auteurs de ces théories dégradées : des pseudo-Latour, des pseudo-Comte, des pseudo-Popper, des pseudo-Kuhn, ... Parler à leur propos de « prêt-à-penser », ce n'est pas seulement dénoncer leur dégradation, mais aussi et surtout leur cristallisation en automatismes théoriques (ce que ne permettent pas les théories originales de ces auteurs, aussi discutables soient-elles, et justement parce qu'elles sont discutables).
Parler de « prêt-à-penser », enfin, ce n'est pas exposer l'usage intempestif d'automatismes de pensée en tant qu'ils sont intempestifs, mais en tant qu'automatismes qui ne peuvent s'ajuster qu'accidentellement à une situation théorique. De même qu'une opinion vraie n'est pas une connaissance, un « prêt-à-penser » judicieux n'est pas une pensée pour autant. Il ne s'agit pas de regretter l'usage malheureux d'un schéma de pensée, d'en souligner le peu de pertinence, mais de mettre en cause son usage aveugle et systématique. C'est bien de réflexivité dont il est question.
Le premier congrès de la Société de Philosophie des Sciences de Gestion (SPSG) sera l'occasion d'explorer les différentes formes de ces « prêt-à-penser » lorsqu'ils s'immiscent dans la réflexion épistémologique sur les sciences de gestion, mais aussi d'en montrer les usages, d'en expliciter les limites et les dangers, d'en discuter la relativité, d'identifier les enjeux théoriques de leur dépassement, d'ouvrir des pistes pour ce dépassement. Le congrès sera ouvert à toutes les sensibilités et toutes les traditions philosophiques, mais nous porterons une attention particulière aux contributions qui mobiliseront les instruments conceptuels de la philosophie des sciences la plus récente pour mettre à jour et questionner les prêt-à-penser, notamment lorsqu'ils reposent sur l'appropriation de pensées qui en sont issues (le positivisme, le falsificationnisme, etc.).
• La liste ci-dessous propose quelques pistes de réflexion possibles. Elle est évidemment ouverte et n'a aucune prétention à l'exhaustivité.
• La dualité positivisme/constructivisme comme prêt-à-penser épistémologique : quelles conséquences pour la pensée épistémologique des sciences de gestion ? En quoi est-il spécifique au débat épistémologique français ?
• Les prêts-à-penser attachés aux concepts importés d'autres disciplines : l'organisation comme organisme, la théorie du chaos et le déterminisme, la révolution quantique et le probabilisme, les notions d'émergence, de développement, de croissance, de cycles de vie, de réseaux...
• L'utilité du prêt-à-penser : peut-on faire l'épistémologie des sciences de gestion sans prêt-à-penser ? Le prêt-à-penser épistémologique est-il un mal nécessaire ?
• Les évolutions du prêt-à-penser : Existe-t-il des modes épistémologiques en sciences de gestion, tout comme il existe des modes managériales ?
• Les prêt-à-penser méthodologiques : le positivisme s'articule-t-il nécessairement aux méthodologies quantitatives, et l'interprétativisme aux méthodologies qualitatives ?
Références :
David A., Hatchuel A. et Laufer R. (2000), Les nouvelles fondations des sciences de gestion, Vuibert
Martinet A.-C (dir.) (1990), Épistémologie et sciences de gestion, Economica
Martinet A.-C (dir.) (2007), Sciences du management : épistémique, pragmatique et éthique, Vuibert
Rainelli-Le Montagner H. (2003), Nature et fonctions de la théorie financière, PUF